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À francois de Tessan

M. RENAN AU QUARTIER INDIGÈNE

CJ était à Hanoï, dans la plaisante agitation du quartier indigène…

Rue de la Soie, aux écharpes multicolores, rue des Ferblantiers, toute sonore du bruit des marteaux, rue des Médicaments, au parfum d’herbes aromatiques, rue des Potiers, rue des Balances, rue des Teinturiers, chacune avec ses boutiques et ses ateliers trop étroits ; ici, pleines échoppes de ces animaux peinturlurés qu’on promène dans les cortèges et qu’on offre aux génies, là petits magasins où s’entassent de tristes meubles tonkinois taillés dans le bois dur, ailleurs rien que des éventails, plus loin, rien que des comptoirs de changeurs, puis le Coton, le Sucre, la Laque, chacun sa rue, chaque corps d’état son nom, quartier marchand de la vieille Chine rebâti au goût d’aujourd’hui, bousculade anachronique de bi­cyclettes et de pousse-pousse, timbre pressé du tramway à trolley répondant à la sonnette du marchand de soupe, Annamites en veston, wattmen pieds nus, Chinois sans nattes, mar­chands de phonographes, astrologues ambulants et, plantée sur le bord du trottoir, une pauvresse qui fait des « lays »1 devant un minuscule pagodon…

Je l’aimais plus que tout, ce quartier bien vivant, on m’y revoyait tous les jours, mar­chandant pour m’amuser des broderies dont je n’avais que faire ou d’affreux plateaux in­crustés, et je puis dire que c’était mon unique agrément, dans cet Hanoï un peu guindé. J’y flânais donc, ce matin-là comme les précédents, déambulant de la charmante rue des Tasses à la rue des Voiles, où sont les restaurants chi­nois, mais aucune devanture ne m’arrêtait, nul étalage ne parvenait à me distraire. Pas même la petite marchande de fruits et ses riches pyra­mides d’oranges vertes et de pa païes, pas même l’écrivain public, qui ne devrait écrire qu’aux deux, avec ces beaux papiers de couleur et ces signes mystérieux…

J’allais, le front désabusé sous le casque blanc, et mâchonnant mâ déception, comme une tige amère.

Est-ce assez saugrenu ? Je pensais à Renan… Mais oui, je dis bien, à Renan, M. Renan tel que l’a peint M. Bonnat, assis sur un fauteuil, en redingote noire, l’air plutôt endormi, avec ses mains soignées placidement posées sur ses deux cuisses.

Penser à Renan, dans le tohu-bohu du Marché au Riz, est-ce possible ?… Et pourquoi donc, mon Dieu ?…

Pourquoi ? Peut-être vous souvenez-vous de l’anecdote.

Un après-midi, un journaliste vint interviewer le grand homme pour lui demander — les reporters ont de ces caprices — quel était, selon lui, le plus beau paysage du monde. Le vieux maître, qui en avait subi d’autres, ne s’étonna pas. Il ferma un instant les yeux pour se recueil­lir, puis, d’une voix qui, je crois, devait être de miel, il dicta :

—                 Je me souviens d’une colline brûlée par le soleil d’où l’on dominait d’un côté un paysage souriant de petits bois et de vergers, et de l’autre une mer mélancolique hérissée de rochers… La brise venant des terres était chaude et parfumée. Le vent soufflant du large était amer et rude. Et, réfugié à l’ombre d’un grand arbre, on croyait ainsi voir les deux as­pects du monde…

Le journaliste satisfait prenait des notes et, quand le maître eut achevé, il lui demanda :

Mais dans quel pays avez-vous rencontré ce site ravissant ? Dans votre Bretagne natale, en Syrie, en Grèce ?

Le vieux maître, cette fois, secoua la tête :

— Non, soupira-t-il, peut-être un peu nar­quois. Je ne l’ai jamais vu… C’est dans mon esprit qu’il est né…

Ah ! la charmante, la décevante histoire !

Cela vous surprend-il que le plus beau paysage du monde se soit caché dans l’âme rêveuse du pèlerin de l’Acropole, du prome­neur vêtu de noir des landes trégoroises, du touriste alourdi des plaines de Judée ?…

Moi, je n’en suis aucunement étonné, et, pour n’être pas Renan, je ne m’en suis pas moins bien souvent demandé — devant la laide muraille de maisons qui m’accueillait à Naples, sur la route de Jurançon, où m’avait attiré, plus que le petit vin, l’enfance du roi Henri, au pied de Monte-Carlo, dont je voyais pour la première fois les bâtisses princières et les terrasses superposées, devant les réservoirs de Suez, poussés aux confins du désert comme d’immenses champignons de tôle — oui, plus d’une fois, je me suis demandé si les plus beaux sites du monde ne seraient pas ceux dont on rêve toujours sans en approcher jamais, et si, tout compte fait, la réalité est bonne à autre chose qu’à gâter les merveilleux panoramas que peint, pour nous seuls, notre fantaisie.

« Tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un rêve » nous disent les gloutons. Peut-être bien : la sagesse l’assure. Mais souvent aussi le bonheur que la main saisit n’est qu’une désillusion et vous admettrez bien qu’on soit un instant grincheux quand, ayant rêvé des années de la Route Mandarine, dont le seul nom évoque toutes les splendeurs de l’Orient, on est brusquement arrêté à un coin de rue, entre un tramway et un camion, par un balourd qui vous apprend triomphalement, croyant vous faire plaisir :

— Tenez, la voilà, votre Route Mandarine…

Et il vous montre un poteau à plaque bleue, dans le plus pur style des Ponts et Chaussées, où on lit tout bonnement : Route Coloniale N°1. Oui, voilà tout ce qu’on lit…

Et l’on reste là un moment, le nez levé, les bras ballants, un peu ridicule, avec un pli amer au coin des lèvres… C’était donc cela, la Route de mes rêves, de mes beaux voyages immobiles, ce n’était donc que cela : une grande voie mal pavée, en bordure du chemin de fer !

Et c’est pourquoi tout renfrogné, ne prenant pas garde au mendiant aveugle qui courait après moi, tendant la vaste sébile de son chapeau pointu, je remontais vers le Petit Lac, en songeant à M. Renan…

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