CHEZ LES MOIS 11

Ces discussions parfois, tournaient à la querelle, et Y Thuop, malgré ses menaces et ses sourcils froncés, n’en venait plus à bout. Qui allait hériter ? Il n’existe pas d’État Civil… Les éléphants et les jarres iraient-ils à cette famille- ci ou à celle-là ? Chacun hurlait pour son clan. De vieilles harpies piaillaient dans le tumulte. Les hommes se portaient des coups sournois et le milicien de service laissait tomber sa crosse sur les pieds nus des plus mauvais.

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C’est alors que le vieux Ma Ngay sortait de son silence… Tout à coup, il tendait le bras, les doigts écartés, et d’une voix changée, scandant les mots, il se mettait à réciter… Tous se taisaient. Ils avaient compris. C’était le Bidoué, la loi des ancêtres…

« Bol de cuivre en nid d’épervier, bol de cuivre en nid de kney.

« Hottes, paniers, besaces, petits objets, vous devez les conserver, vous sœur aînée.

« Calebasses, paniers à cendre, pierre à aiguiser, bois du métier, pinceaux à teindre, brosses en soie de sanglier, vous, sœur aînée, devez les garder…

« Précieuses marmites cachées dans les marais, gongs, jarres, objets jolis de riches, à vous sœur aînée…

« Cheval à monter, éléphants, esclaves, buffles, porcs, poulets, à vous seule, sœur aînée…

« Les serviteurs et les esclaves, les jeunes filles et les jeunes hommes doivent travailler le ray avec vous, sœur aînée.

« Les bananes, les patates, le riz, vous les partagerez avec vos sœurs, vous sœur aînée. Les viscères du buffle et la viande du porc, vous les séparerez en tas égaux, vous sœur aînée. Petites marmites, petites calebasses, objets d’un dah 1, entre vos sœurs, vous, sœur aînée.

« Sans dispute, sans cris.

« Ne vous éloignez pas les uns des autres. Ne vous séparez pas. vivez groupés.

« Petits ou grands, faibles ou forts seraient perdus. Entr’aidez-vous… »

Il déclamait cela d’une étrange voix cassée, qui faisait plus rudes encore ces mots sonores, et ses deux juges dodelinant de la tête marmot­taient avec lui, leurs lèvres bougeant à peine, comme un fidèle qui suit la messe. Les autres écoutaient, silencieusement, reconnaissant des phrases autrefois entendues. Il leur semblait que c’étaient leurs ancêtres qui les jugeaient…

—                 Ecoutez-moi, je suis le passé ! s’écriait certains jours au milieu des clameurs le vieux Ma Ngay, tendant son bras surchargé de bracelets.

Et il avait une telle noblesse barbare que tous se taisaient, subjugés…

Pour tous les procès, tous les délits, le vieux chasseur retrouvait au fond de sa mémoire un fragment de Bidoué, et sa main aux doigts déformés en battait le rythme, mysté­rieusement. Ce n’était plus le subtil Y Thuop qui menait le débat, c’était Ma Ngay, hautain, sévère.

—                 Je parle droit et tu n’écoutes pas ! Je dis la vérité et tu ne m’entends pas !…

Sans chercher, il parlait la même langue imagée que la Loi des ancêtres.

Tu as pris les gongs et tu en as usé jusqu’à ce qu’ils soient fêlés… Tu agites le brandon comme un insensé, sans craindre d’incendier ton village.

Lui seul peut parler au nom du passé, ce survivant du Darlac d’autrefois. Il voit que tout se désagrège. Les coutumes s’oublient. Les enfants se disputent fiévreusement les patrimoines constitués par des siècles de ma­triarcat. Les jarres se dispersent, les éléphants sont vendus, les filles et les fils s’en vont, chacun de son côté…

« Perdus oncle et neveu, perdus grand’mère et petits-enfants, perdus ceux d’ici et ceux de là-bas.

« Il n’y a personne pour oser s’emparer de la terre… »

Si, on ose, à présent. Et les trafiquants qui vont venir, le vieux Ma Ngay ne les jugera pas…

Le geste de sa main tendue devançait sa parole. Son regard dur condamnait avant la loi. Lui amenait-on un homme qui avait calomnié les gens de son village, colporté de mauvais bruits, tout de suite il se souvenait de l’ana­thème du Bidoué.

« Sa bouche calomnie. Il médit à longues dents.

« Bambou trompeur, on le croit lisse et il coupe. Il cherche méchamment à tromper tout le monde. Il passe la liane au cou des gens paisibles. Il met l’entrave aux hommes de bien.

« Faux cotonnier au cœur pourri, jarre percée, il veut faire croire que la variole et le piang menacent le village.

« Il salit la fille respectable, offense la mère et l’enfant.

« Ceci est mauvais et il y a affaire contre lui. »

C’était fini… Y Thuop proposait une peine. Ma Bli, en souriant, la demandait plus sévère. Mais Ma Ngay, mâchant son bétel, ne disait plus rien et regardait, impassible, le prévenu à qui un milicien passait la cangue.

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