CHEZ LES MOIS 14

Ailleurs, voici les musiciens que j’entendais de l’autre bout du village. Les uns s’é- poumonnent dans des cornes de buffle, d’autres ont des flûtes rustiques, aux sons poin­tus. Et l’on cogne le gros tam-tam, et l’on claque des cymbales… Ils boivent depuis le matin, et ils s’excitent, ils piaillent… J’entre dans une maison, en me tenant au bambou qui sert d’échelle. On n’y voit pas. La fumée vous pique les yeux. On distingue à peine des hommes, assis en rond autour du foyer, tirant des bouffées de leur longue pipe au fourneau de cuivre. Assis sur un tronc d’arbre en guise d’escabeau, on me fait boire à la jarre. En mon honneur, on lave le bambou. Dans quelle eau, avec quelles mains !… Heureusement, il fait sombre.

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Pas moyen de tricher : mon hôte accroupi regarde le niveau du vin de riz baisser dans la jarre et remplit à mesure, avec sa calebasse. Connaissant les usages, je crache la première gorgée, puis je bois à longs traits. C’est tiède et sûret. Après moi, les femmes se disputent les bambous et sucent goulûment.

Partout, il y a du sang. Dans les bols, après les cloisons de bambous, sur le torse des hommes. Du sang de buffle, épais et noirâtre.

Une grande flaque rouge donne à cette hutte un air de tuerie et s’écoule, goutte à goutte, entre les rondins. Le tintamarre des gongs et des tam- tam, les déchirants appels de cornes rendent l’atmosphère plus barbare encore. Soudain, j’ai moins l’air d’un voyageur que d’un captif. Dans un coin, des femmes s’attifent. Elles rient et se chamaillent. Une ancienne aux airs de sorcière s’est mise à danser devant le foyer. De longs écheveaux de perles mettent à ses bras comme des ailes et, le reste du corps immobile, elle bat l’air, d’un vol fatigué. Puis, tordant ses bras maigres et reculant le buste, on dirait qu’elle re­pousse des fantômes.

Dehors, on beugle, on vocifère, et je sors vite pour voir. De petits chevaux aux longs poils arrivent en galopant, cinglés par des cavaliers qu’on voit mal dans le nuage de poussière, et c’est leur course qu’on salue de ces hurlements.

Derrière, suivent les éléphants massifs, trompe pendante, qui vont d’un pas de pro­cession. Vite je dégringole et me mêle à la multitude. Des hommes et des femmes portent leur hotte de tous les jours. Qu’y cachent-ils ? Cela pue comme des gens. Ils rient, se bousculent, interpellent les cornacs.

Ceux-ci sont déjà équipés, coupe-coupe au côté, le chignon bas, la pipe dedans. Les chasseurs de tête ont une veste, mais les chasseurs de croupe, les novices, n’ont droit qu’à la ceinture. La couverture est seulement pour la nuit.

On reconnaît les éléphants, on les appelle. Y Hien, ce qui veut dire cagneux, Y Ouè, qui a la queue de travers… Ils se conduisent plus facilement qu’un cheval, ces monstres pacifiques. D’une pression des genoux, d’un claquement de langue : il n’y a pas de petit M’nong qui, à dix ans, ne mène le sien.

Les cases se vident. Les familles s’agitent et crient, sur les avancées. On entend gronder des gongs qui rapprochent. Ici on dépèce de la tripaille en braillant. De grands diables arrivent en cortège, portant comme des trophées des têtes de buffles à larges cornes qui dégouttent de sang. Les clameurs ne s’arrêtent plus. La poussière n’a pas le temps de retomber. Et hommes, bêtes, choses, le soleil fait tout rôtir dans son grand four de boulanger…

Ah ! voici Khunjonob, suivi de toute une escorte qui beugle et gambade. Les joueurs de gong marchent avec eux et, dominant la cohue, un magnifique éléphant blanc qu’on va vendre aux Siamois. A vrai dire, il n’est pas si blanc ; plutôt rose, comme un goret. C’est leur couleur. Depuis, ils me semblent moins sacrés.

Le vieux chef M’nong, alerte, et le visage rusé, a mis sa belle tenue : sampot de soie et veste blanche à col brodé d’or. Autrefois, il pouvait se permettre de sortir nu comme les autres, une cotonnade jetée sur les épaules, mais, dernièrement, on l’a décoré de la Légion d’honneur et pour pouvoir épingler sa croix, il s’est fait tailler à Saigon cette veste magnifique qu’il ne veut plus quitter. Son frère, qui le suit, le jalouse des yeux. Est-ce la croix ou est-ce la veste ?

A la débandade, on traverse le village, les chevaux devant, pour rejoindre la maison où a lieu le sacrifice. L’avancée ressemble à un étal, avec toute cette viande rouge qui s’entasse et qui pend sous la case ; la musique redouble. Les sonneurs de corne ont retrouvé du souffle et le cymbalier raidit ses bras. Dans le vacarme Khunjonob grimpe, suivi des grands pakams. Et les cornacs font avancer les premiers éléphants, dont je caresse la trompe chaude. Est-ce drôle, ces poils clairsemés ! Cela leur donne un air de vieillards.

Für mehr Infos: Ha Long Bucht Vietnam

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