CHEZ LES MOIS 15

On vient d’allumer des chandelles. Des branchages ornent la maison. Voici des bols de sang, des jarres d’alcool. Cela finit par ressembler à un autel des primitifs et à l’estrade d’une ménagerie.

Énervé, suant, bousculant les uns et les autres, je grimpe et redescends, je monte pour suivre les préparatifs, je dérange les officiants qui traînent des quartiers de buffle, je pénètre dans la maison, j’examine ces chandelles qui m’intriguent. Puis, redégringolant par le bambou à encoches, je vais me planter au premier rang, pour suivre la parade. Je m’agite, mais je suis plus excité qu’heureux. Mon costume kaki me gêne, mon casque, mes lunettes noires. Je les trouve incongrus. Je voudrais un instant cesser d’être moi-même, n’être plus, dans la cohue, qu’un indigène qui braille. Devant cet Européen, devant cet appa­reil photographique qui sait compter les centièmes de seconde, tout cela prend un air de représentation.

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D’autres éléphants viennent d’arriver, ils sont maintenant plus de quarante, immobiles dans la foule, comme des rochers gris. Cinq se sont rangés contre l’avancée, la tête touchant la poutre. Chacun a sur la croupe un paquet d’habits de femmes, les plus beaux qu’on a pu trouver, ça porte chance.

Le vacarme décroît ; le sacrifice commence. Les pakams, qui broyaient de la viande crue entre leurs paumes, se sont rangés à droite de l’avancée et voici qu’ils se mettent à psalmodier. C’est l’invocation à Ngoet Ngoual, chef des génies gardiens des éléphants sauvages… Les ancêtres de Khunjonob ont jadis signé un pacte avec ce dieu de la brousse.

— Laisse-nous capturer tous les éléphants dont nous aurons besoin et nous jurons de n’en jamais tuer un seul.

Ngoet Ngoual a consenti et, en signe d’ac­cord, il a remis au chef des M’nongs Bu dâng ce bracelet de cuivre et ces deux cailloux ronds — deux crottes d’éléphant — qu’on s’est depuis, transmis de père en fils et que Khunjonob, dernier descendant, conserve précieusement dans un mouchoir de soie. Quant aux chasseurs, ils ont tenu parole : ils capturent, mais ils ne tuent pas.

Certain vieux pakam tout rabougri, dont j’aime le visage farceur et qui m’accueille à chaque rencontre par des braillements joyeux, a pris un air sévère que je ne lui connaissais pas. Raidi, il tient dans ses mains maigres un bol de cuivre rempli de riz où l’on a planté une chandelle allumée. Tout en continuant leur prière, les autres chasseurs s’approchent de lui et prennent une pincée de riz qu’ils jettent sur la flamme. Personne ne parle, personne ne bouge… Bouche bée les M’nongs regardent et les pakams se penchent sur le petit cierge, le cœur battant. Plus il se colle de grains sur la chandelle et plus la chasse sera bonne… Ils comptent de près, le nez sur la flamme. Tout à coup ils se redressent en poussant des cris et la cohue leur répond d’une clameur : les présages ont été bons.

Rassurés, les chasseurs recommencent à tripatouiller leur viande. D’abord on passe aux cornacs une tête de buffle fraîche coupée qu’ils posent sur le front de leur éléphant, puis le vieux pakam va prendre dans les plats, à pleine main, de la viande hachée et du riz cuit qu’il colle sur la tête de chaque bête, tout en conti­nuant ses invocations. Vite, les cornacs barbouillent le front de leur monture avec cette bouillie rouge et chaque éléphant a maintenant l’air frappé à mort, le sang leur coulant tout le long de la trompe. Ils se prêtent d’ailleurs à tout cela sans un mouvement. L’habitude…

Et quand l’aîné des grands pakams prend la jarre d’alcool rougi de sang de poulet pour en verser sur chaque coursier, on voit de ces grosses bêtes malicieuses, qui n’en sont pas à leur première chasse, ni à leur première li­bation, ouvrir leur grande bouche molle, pour qu’on le leur verse plutôt dedans. D’autres ar­rondissent leur trompe pour boire à même la jarre et à la fin du sacrifice on en voit qui se promènent plus pesamment encore que d’ordi­naire, et finissent par s’endormir, accotés à un arbre, l’œil éteint, le jarret fléchissant, saouls perdus…

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