CHEZ LES MOIS 17

Tant que dure la chasse, le village tout entier doit rester chaste, même les filles libres qui n’ont pas échangé le bracelet. H’Bleuye, l’an dernier, a dû faire le sacrifice de deux buffles quand elle a porté les fruits de sa faute, plu­sieurs lunes après le retour des chasseurs. Il fallait apaiser les génies… La femme d’un pa- kam reçut, à la nuit, un garçon dans sa case : le même soir, le campement des coureurs de brousse fut piétiné par un solitaire et trois hommes périrent.

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Ces superstitions, ces coutumes paralysent le village. Tout peut irriter Ngoet Ngoual : même griller une aubergine ou teindre une écharpe… Les vieilles épient les jeunes. Je n’ose seulement plus aborder H’Tse, qui porte aux oreilles deux bobines d’ivoire et rit en me regardant quand nous nous rencontrons.

Plus de musique, plus de tam-tam. On at­tend, en tremblant, le retour des chasseurs, comme les Bretonnes sur le môle espèrent le retour des Terre-neuvas. Les prises seront-elles bonnes ?

J’ai voulu le savoir et, quand on m’a appris où campaient les chasseurs, je suis allé les rejoindre, dans cette forêt clairsemée qui borde le Krong Bonng. C’était le soir. Les bois étaient remplis de bruits inconnus. On entendait bouger le feuillage et je restai un instant interdit, hésitant à tirer, devant deux taches lumineuses, deux yeux phosphorescents qui luisaient, pris dans la projection de ma lanterne. Un cerf, sans doute, et qui s’enfuit dans un bruit de branches foulées…

Plusieurs feux étaient allumés dans la clairière. Une brassée ranimant un foyer me montra tout à coup le campement au repos : juste l’instant d’une flamme. La lourde masse des bêtes… Des chasseurs accroupis fument en rond… De petits abris de bambou, à ras de terre, avec des pieds nus qui dépassaient… Puis, la flamme retombée, on n’aperçut plus que des ombres enveloppées de brume et de fumée.

Ils n’avaient encore capturé que trois élé­phants, détachés de leurs bandes, mais les pisteurs avaient relevé le passage des autres, à la trouée dans les taillis, aux bouses fraîches, aux empreintes laissées dans la terre molle des marécages et ils comptaient rejoindre la troupe entière et la forcer. Leurs voix me semblaient moins criardes, dans cette solitude. Leur visage plus grave, leurs gestes différents. Tout s’entourait de mystère.

A l’autre extrémité du camp un feu venait de s’éteindre. Mauvais présage, ce brasier mort… Nous nous dirigeâmes vite de ce côté-là. Les aide-chasseurs regardaient, consternés, ces bûches noires, que le veilleur doit faire flamber toute la nuit, à cause des fauves. Ils auraient-pu prendre des braises à l’autre feu, mais non, la coutume le défend. Et accroupis autour du foyer mort, ils guettaient, sans un mot, le réveil du pakam, pour qu’il rallumât le feu lui-même, quand Ngoet Ngoual daignerait lui rouvrir les yeux…

Debout, je dominais la scène. Fumeurs de calumet assis, les genoux au menton, chasseurs endormis, le lasso pour oreiller… Comme on est loin du monde !… Il y a donc encore des sauvages ?

Le pakam, pour rallumer son feu, va-t-il frotter l’un contre l’autre des morceaux de bois sec ? Ou bien tirera-t-il des étincelles de deux cailloux ?

Oh ! non… Il prendra son briquet, ou peut- être une allumette. Je lui ai justement l’autre soir, offert une boîte de tisons…

Partis au petit jour, nous avançons sous bois, fusil à la bretelle. C’est l’époque où les Mois allument les feux de brousse et, à tout instant, nous tombons sur des clairières au sol noirci. Où la flamme a passé, il ne survit que quelques gros arbres et, çà et là, des bouquets de bam­bous, comme des verges roussies. Mais, pas bien loin, le feu s’est arrêté, et la brousse recommence, avec sa paillote sèche et ses taillis, où l’on entend chanter les coqs sauvages.

Plusieurs fois, sans viser, nous avons tiré sur des bandes de cerfs, pour la seule joie de les voir s’enfuir et leur apprendre que l’homme blanc est dangereux.

— Boh tao !…

« La pierre ! » s’est soudain écrié le Radhé qui nous guidait. Un énorme rocher lisse et rond montre en effet sa carapace ; c’est ici que nous devons nous poster.

L’air est lumineux et doux. La forêt claire, et d’aspect tranquille, comme une chasse gardée. Attendons. Peut-être verrons-nous quelque chose…

Plusieurs fois, nous avons tendu l’oreille, croyant entendre… Non, rien… Deux singes passent, en se donnant la main. Un gros per­roquet prend son vol, en nous criant des choses. Puis, brusquement, nous sursautons. Cette fois, c’est bien eux !

Un bruit vient de naître au loin. Cela se rapproche. Pas une voix, pas un cri, mais une course pesante qui ébranle le sol, un trot sourd, et, bientôt, un craquement de branches broyées… Pourvu qu’ils ne nous éventent pas, malgré le quartier de charogne qu’un rabatteur a jeté tout près.

Non, le bruit vient droit sur nous. Un bar­rissement retentit, pas bien loin… Où les fourrés vont-ils s’ouvrir ?

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