LES LÉPREUX DE L’ILE DU DRAGON 2

Ils n’étaient pas tous horribles, les lépreux de Kiên-Luong, et je me souviens même d’une congaïe presque jolie, rien ne signalant son mal que ses joues violacées. Une vieille à la face en bouillie lui ayant dit de m’embrasser ils se mirent tous à rire, à gambader autour de moi, et l’un me tendait d’affreux moignons, des mains informes dont tous les doigts étaient tombés. C’était atroce, cette troupe de moribonds dansants. Les impotents, ceux que leurs pieds rongés ne portent plus, se dressaient sur leurs châlits, pour voir, montrant entre les bambous disjoints des visages tuméfiés ou recouverts d’écailles, et ils riaient aussi, affreusement. Ma dernière vision, comme je m’en allais, ç’avait été un cercueil que les lépreux avaient fait le matin même, pour un des leurs, avec les planches pourries d’une barque, et qu’on avait planté debout devant la grande case, ainsi qu’une guérite.

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— Le bois coûte cher, m’avait-on expliqué. Et comme ils ne touchent que trois piastres par mois pour se nourrir…

Il me gênait, ce souvenir de Kiên Luong. C’est grâce à sœur Adeline qu’un autre l’a effacé.

Culao Rong, l’île du Dragon, dresse ses palmiers au milieu du Mékong, devant Mytho. Le fleuve est si large à cet endroit, et balayé par les marées, que les embarcations doivent peiner pour le franchir et que le courant les entraîne parfois loin du débarcadère. D’un côté, le Mé­kong sape l’île ; sur l’autre rive, au contraire, il dépose ses alluvions si bien que Cualo Rong repoussée par le fleuve se déplace insensible­ment et finira peut-être par rejoindre la berge. C’est l’île des lépreux.

Lorsqu’on prononce devant nous, gens d’Europe, ce mot effrayant de lépreux, tout un fatras de choses lues nous remonte à l’esprit. Mécaniquement, on imagine des êtres sans lèvres et sans paupières qui attendent la mort dans l’horreur. On voit le visage couvert d’écailles, on entend la cliquette. A la fois le ladre du Moyen Age qui écoute sa Messe des Morts et le lépreux de la Cité d’Aoste se désolant dans sa pauvre cabane… Mais la réa­lité, c’est autre chose. Je cherche à me souvenir, sans vouloir me mentir à moi-même, sans consentir à forcer mon émotion, et, dans l’allée d’un jardin tropical, devant une rangée de bungalows clairs, je revois des êtres qui dansent. Oui, ce fut cela ma première vision…

En nous apercevant, ils s’étaient précipités. L’un d’eux s’était coiffé d’une énorme tête de dragon en carton peint, deux autres avaient pris la queue cl’étoffe rouge, et la danse avait commencé, nous précédant à reculons. Comme c’était différent de ce que j’attendais, cette danse burlesque, au milieu de vingt reclus ron­gés de lèpre, qui riaient…

Devrais-je, pour toucher les cœurs, m’a­baisser à un tableau facile, montrer ces ré­prouvés regardant avec haine la berge heureuse où vivent les autres hommes et cherchant sur le pont des jonques la mince silhouette des sampanières ? Non, pourquoi mentir ?… L’homme, jaune ou blanc, se plie à toutes les misères, à toutes les souffrances. Il n’est pas de douleur, d’abjection, à laquelle il ne s’habitue. Même ces plaies-là, le Temps les panse. Vivre, seulement, vivre !…

N’est-ce pas merveilleux et plus grand que l’horreur, de voir ces êtres dont la chair s’en va en lambeaux espérer malgré tout, croire au lendemain, se tailler dans leur agonie un bonheur misérable… La mort ? Ils la connaissent trop, ils n’en ont plus peur. Et, condamnés, ils oublient en dansant…

Celui qui gambadait sous la lourde tête peinturlurée vient de retirer son masque.

—                 Très bien, Milot, lui dit le directeur.

Milot ?… Et on lui parle français ?… J’ai

mieux regardé le danseur. Il a le mufle léonin du lépreux mais sous cette face boursouflée, couleur de chandelle, on devine malgré tout quelque chose d’européen.

—                 Ce n’est pas un Annamite ? ai-je demandé.

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