LES LÉPREUX DE L’ILE DU DRAGON 3

Une religieuse m’a répondu :

—                 Non… Un petit Français… Dix sept-ans environ… Nous ne connaissons que son prénom : Emile. On l’a toujours appelé Milot… Ses parents (ménage de fonctionnaires, croit- on) l’ont abandonné à Cholon lorsqu’ils sont rentrés en France, parce qu’il avait la lèpre. A cette époque, il avait six ans… Il n’est jamais reparti.

Son chapeau de paille sur le ventre, Milot nous dévisage… Que doit-il penser en re­gardant ces Français, ces blancs : des hommes comme son père ?… La Destinée seule peut écrire de ces romans-là ; si un écrivain le faisait, on hausserait les épaules.

J’ai donné une piastre à Milot, reculant la main un peu vite, malgré moi, lorsqu’il a tendu la sienne.

Ces lignes tomberont-elles sous les yeux de la marâtre et du coquin qui, en 1913, abandonnèrent ce gamin à un coin de rue, comme on perd un chien ? Je le voudrais… Qu’ils sachent que dans une île du Mékong, au milieu des lépreux, leur enfant danse devant les visiteurs pour qu’on lui jette des sous.

—                 Il n’est pas mort ?

—                 Non, pas encore : patientez…

Certains font mal à voir, le visage igno­blement bouffi, comme un chou-fleur. Mais ce sont surtout les membres qui sont atteints. Des pieds bleus qui se dessèchent, des mains contractées dont les doigts tombent. On dirait qu’ils pourrissent vivants.

Sur une natte une vieille accroupie se ba­lance. Effrayante, celle-ci, la chair à vif, comme si on l’avait plongée dans l’huile bouillante.

—                 La pauvre, me dit la religieuse, il va falloir encore la piquer…

On l’abrutit de morphine, pour lui permettre de mourir. Les autres femmes du dortoir ne la regardent plus : l’habitude… *

Le soir, on franchit le petit canal qui sépare les deux quartiers et lépreuses et lépreux se rejoignent dans les jardins. Le directeur ferme les yeux, les soeurs aussi… On les entend parler, chanter, derrière les haies de bambous. Pitoyable, l’ombre les cache l’un à l’autre.

Lorsque naît un enfant, la mère le nourrit, mais dès qu’il est sevré, s’il est reconnu sain, on le lui retire pour le confier à une œuvre, ou bien à la famille. S’il est contaminé, au contraire, on le lui laisse, et cela fait un lépreux de plus.

N’est-ce pas un cimetière de vivants cette île où personne n’aborde ?

Quand passe une chaloupe et que les tou­ristes sont massés sur le pont, quelqu’un leur dit tendant le bras :

— L’île des lépreux…

Aussitôt, toutes les voyageuses ont la même grimace, crainte et pitié. Combien voudraient descendre, rien qu’un instant ? si on les en priait ? Eh bien, il se trouve des femmes pour vivre au milieu de ces gangreneux qui empes­tent ; un jeune médecin qui pourrait visiter des malades, dans son pays, et battre les routes de sa province en cabriolet, accepte de les soigner et il palpe sans dégoût leur chair décomposée.

Le Devoir ?… Oui… c’est un mot qui sert à payer l’héroïsme des autres.

J’avais honte, devant ces êtres-là, de mettre si longtemps à me laver les mains, la visite terminée. Je n’en finissais pas de m’arroser de sublimé.

— Il vaut mieux prendre des précautions, me dit une des soeurs, sans se moquer. Cela s’attrape vite…

Ces femmes en cornette ont quitté la France à vingt ans, sachant qu’elles partaient pour soigner les lépreux et qu’elles ne reviendraient plus.

Depuis, combien de paquebots ont ramené à Marseille des trafiquants enrichis ? On en a décoré plusieurs, ces dernières années : ils ont rendu de précieux services à la colonie, paraît- il…

Et ma pensée se reporte vers cette sainte, soeur Brigitte, religieuse de Saint-Paul-de- Chartres, qui contracta le mal en soignant les lépreux de Bangkok et qui se mourait, sou­riante, dans une petite case blanche de l’île du Dragon.

Sehen Sie mehr: Halong Bucht 2 Tage | voyage ninh binh | voyage au vietnam et cambodge | voyager au Viet nam | Circuit ha giang

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress