LES LÉPREUX DE L’ILE DU DRAGON

« Mais non, n’ayez pas peur, vous verrez comme ils sont gentils”, m’avait dit souvent sœur Adeline quand je lui parlais des lépreux de Culao Rong, ses voisins.

Gentils, oui, elle disait gentils…

J’aimais beaucoup sœur Adeline, et je la vénérais. Elle a d’abord vécu douze ans en Guyane, puis elle est venue en Indo-Chine où elle soigne les malades depuis bientôt vingt ans. Quand elle est arrivée à l’hôpital de Mytho, en Cochinchine, elle a demandé de servir au lazaret.

— J’aime mieux les contagieux, a-t-elle simplement dit, avec son éternel sourire.

Et depuis elle n’a plus quitté ses malades — des cholériques, des varioleux, des typhiques, des enragés — que leurs familles amènent quand les rebouteux et les sorciers les ont abandonnés et que nul n’ose plus les approcher.

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—                 Vraiment, ma sœur, vous m’étonnez, lui disais-je parfois. Vous n’avez peur de rien.

Alors, elle se récriait :

—                 Moi ? Mais je suis très peureuse… Il y a trois choses qui me font une peur affreuse : le diable, le tonnerre et les serpents.

Le tonnerre, on l’entend gronder souvent, à la fin de la saison sèche, quand s’amassent les noirs nuages de pluie. Les serpents, cela ne manque pas non plus. Quant au diable, sœur Adeline ne le verra jamais.

Elle supporte sans se plaindre ce climat écrasant de Cochinchine. Jamais lasse elle trotte en plein midi tandis que les autres font la sieste.

C’est elle qui m’a poussé à aller voir Culao Rong. Depuis ma visite à la léproserie de Kiên Luong, au Tonkin, j’avais le cœur serré à la seule pensée de revoir des lépreux. Je me souvenais de cette centaine de misérables, surgis d’étables ouvertes aux quatre vents, qui s’étaient attachés à mes pas et geignaient en fai­sant des lays :

—                 Giet qua..’. Kho Câm… Nous avons trop froid… Nous sommes trop malheureux,..

Ce jour-là, vraiment, j’avais eu honte d’être un blanc, honte d’être le monsieur important qu’on guidait et que ces malheureux devaient prendre pour quelque fonctionnaire en tournée.

—                 Ils ne sont pas méchants, les pauvres diables, me disait le vieux surveillant.

Et me montrant sa poignée de miliciens, fiers de leurs ceintures vertes, il ajoutait :

—                 Je me méfie plutôt de ces fripouilles-là…

Ces lépreux de Kiên Luong vivent entassés

dans un camp que le grand vent et les inondations dévastent chaque année. On n’avait même plus le courage de réparer les huttes et aux dernières pluies quand les toits eux-mêmes furent emportés, les lépreux se réfugièrent dans la chapelle que le Père, un barbu solide, a construite sans architecte et sans maçon, de ses mains de paysan.

Le Père n’a plus le droit, comme autrefois, de vivre dans le village de ses lépreux — une jolie place, n’est-ce pas, et que beaucoup doivent lui envier. Il s’est donc installé à proximité, dans une bicoque sordide, et on le voit, matin et soir, aller et venir sur la digue qui mène au camp : l’indépendance religieuse est sauvegardée…

Indépendance religieuse, liberté des croyances, comme tout cela paraît absurde, au milieu de ces sept cents sacrifiés que le reste du monde abandonne ! Jamais un Annamite de qualité, un chef de village, un mandarin n’est entré dans ce camp maudit pour y apporter un mot d’espoir, une promesse, une plainte… Le missionnaire, lui, est venu. Alors, peu à peu, les lépreux sont allés à la foi chrétienne, simplement parce qu’un chrétien est là, qui leur parle avec bonté. Ces monstres dont les membres bleuis s’en vont en morceaux, se passent des scapulaires autour du cou et chaque nuit, à tour de rôle, l’un d’eux couche, comme un chien de garde, à la porte de la cha­pelle, de peur qu’on ne vienne leur voler le seul bien qu’ils possèdent : le brancard rouge et doré qui leur sert à promener la Vierge les jours de procession, quelques bannières brodées et les objets du culte.

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