LES PÈLERINS D’ANGKOR 2

Ah ! je le regrette moins que jamais l’odieux pittoresque d’autrefois, les nuits passées sur la planche des barques, les caravanes silencieuses par les chemins de brousse. J’arrive, et la fatigue ne me diminue pas, je ne suis avili par aucun besoin. Tout entier à ma joie, je regarde et brusquement, à un tournant de la route, c’est la vision : Angkor-Vat ! La perspective déboisée, le bassin couvert de nénuphars et de roseaux, la mince et longue colonnade, les toits de pierre, les cinq tours grises enfin, les cinq tiares merveilleuses dressées au cœur du temple. On absorbe tout, d’un seul regard. C’est comme un instantané qu’on prend d’un déclic, et qui vient brusquement s’appliquer sur cette photo d’Angkor que nous possédons tous dans notre esprit. Un seul coup d’œil et c’est fini : elles ne sont plus qu’une image. Moins haute que l’an­cienne — car les tours dominent à peine, vues de si loin — mais longues, infiniment, avec sa galerie d’enceinte percée de baies in­nombrables, et des escaliers, des terrasses, de grands espaces… On regarde, et, comme l’auto file sans ralentir, on croirait que le désir rapproche l’image de nos yeux, pour nous la montrer de plus près.

Arrivé devant le bungalow, je n’ai pas même voulu descendre de voiture et, les bagages déposés, je suis reparti, sans savoir où, suivant la route.

C’est alors seulement que j’ai commencé à comprendre Angkor, rêve en ruine, trésor de pierre enfoui dans la forêt. L’auto filait effrayant les paons sauvages et les coqs de pagode aux plumes rousses qui s’envolaient devant nous — et c’était à tout instant une surprise nouvelle. Partout des tours, des temples, des terrasses, des bassins, des palais… Et cela se répète le long de la route, pendant des kilomètres, merveilles imprévues dispersées dans les bois.

Ce fut jadis le cœur cl’un somptueux royaume —Angkor-Thom, à lui seul, est plus vaste que la Rome d’Auguste — puis, après des siècles de splendeur, la débâcle est venue, les invasions, les épidémies, les révoltes, et il n’est plus rien resté que la forêt, l’opiniâtre, l’indomptable forêt, qui s’est lentement rappro­chée, a comblé les douves, escaladé les remparts, envahi les avenues, et s’est acharnée pendant huit siècles sur les temples et les palais, crevant les murs de ses troncs puissants, recouvrant les bas-reliefs de ses lichens, éventrant de ses racines les terrasses où veillaient les nâgas et les chaussées dallées que le pas des éléphants n’avait pas ébranlées, dé­vastant à tel point la superbe cité qu’il faut aujourd’hui la relever pierre par pierre et qu’on doit même creuser le sol pour retrouver des fragments de piliers, de stèles, de statues, que l’humus a recouverts d’un linceul chaque année plus épais.

On croit, lorsqu’on a laissé derrière les cinq tiares merveilleuses, et que l’auto s’est engagée dans l’avenue bordée de banians gigantesques et d’arbres inconnus tout fleuris d’orchidées, ne plus avoir à contempler que des monuments secondaires. Non, l’émerveillement continue. A peine roule-t-on depuis quelques minutes qu’on voit grandir, coupant la route, une porte monumentale. Angkor-Thom, la ville royale ! Jamais je n’oublierai ce sourire de pierre qui m’accueillit, à l’instant de franchir l’enceinte. Une tour grise que le temps a fendue, et dominant la voûte étroite, quatre visages humains couronnés de lotus, qui sourient aux quatre vents du ciel…

De chaque côté de la chaussée, des géants de pierre soutiennent le nâga, le monstrueux serpent aux sept têtes en éventail. Des membres, des torses, attendent encore dans le fossé, débris épars d’un puzzle formidable… Mais non, je ne m’arrêterai pas, je veux tout voir, m’en remplir les yeux et le cœur. L’auto court et, soudain, c’est le Bayon, émouvant comme une cathédrale, masse pyramidale où plus de quarante tourelles dressent leurs quatre visages coiffés du diadème. Je vais désormais les retrouver partout, ces indéchiffrables visages — Brahma, disait-on autrefois ; Çiva, prétend­on aujourd’hui — ces visages au sourire d’énigme qu’on reconnaît aussi bien sur les faces des tours, hauts alors comme deux hommes, que sur les pierres rongées qu’on ramasse dans l’herbe, pas plus grosses que le poing.

Ici, c’est la Place Royale, vaste pelouse nue, et l’auto vire… Je regarde de tous côtés entouré de ruines que la brousse tient encore. C’est la Terrasse des Éléphants et son long mur sculpté où les lourdes bêtes défilent depuis mille ans ; ce sont les oiseaux chimériques à croupe de tigre qui supportent les corniches et gardent les perrons ; les personnages innombrables qui grouillent sur la Terrasse du Roi lépreux ; des tours en brique rose et d’autres, en pierre grise, que la verdure assaille.

Je ne peux pas tout reconnaître. Autour de moi, devant, derrière, d’autres vestiges sur­gissent et disparaissent, comme un film projeté sur dix écrans à la fois. Je n’aurais qu’un mot à dire pour l’arrêter, rendre l’image immobile, mais non, ma curiosité fébrile ne peut pas se fixer. Plus loin ! Encore plus loin ! Je veux, ce premier jour, découvrir tout Angkor ; en dessiner en moi le plan magique, pouvoir, en songe, y promener mon caprice. Et nous filons…

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