LES PÈLERINS D’ANGKOR 3

Nous entrons de nouveau sous bois… Des perruches s’appellent à la cime des arbres. Puis d’autres cris aigus : les signes qui se disent adieu et se balancent au bout des branches. Un petit cerf qui nous regardait venir a disparu, d’un bond, dans les taillis. Ce grand silence coupé de bruits de jungle, cet air subitement plus doux font seuls deviner l’approche de la nuit. Le soleil vient à peine de disparaître derrière les arbres et le ciel, sur nos têtes, est du même bleu gris, mais un instant encore et tout s’assombrit ; sans crépuscule, le soir va tendre ses voiles noirs…

Le guide cambodgien qui, sans rien de­mander, s’est installé à côté du chauffeur, me donne d’absurdes indications d’une voix ap­pliquée qui morcelle les mots… On m’a mis en garde : je ne l’écoute pas. Quelle tradition orale, dans tous les sites, tous les musées du monde, pousse les ciçerones à réciter tant d’oiseuses sottises, de renseignements erronés ?

— C’est le palais de la reine mère, me dit mon Cambodgien imperturbable, pointant le doigt.

Reine d’où ? Mère de qui ?… Mais n’importe, laissons le dire.

Je ne distingue pas les ruines entre elles. Tours éboulées… Petit temple entouré d’eau qui dort… Éléphants de granit au bord d’une terrasse… Je veux seulement les situer dans mon rêve intérieur, tout le long de cette route rouge qui tourne dans les bois.

Brusquement la forêt s’écarte, et un vaste bassin apparaît, recouvert de roseaux : le Sras srang fleuri en son milieu d’un petit arbre féerique, merveilleusement blanc, où tant d’aigrettes sont venues se jucher qu’on dirait un bouquet d’orangers.

Puis la forêt encore ; plus sombre après cette lumière… Un vieux pont aux arches étroites… Des indigènes au torse couleur de brique qui vous sourient au seuil de la paillote… Déjà, les cinq tours reparaissent au-dessus des futaies. Sur la droite, on aperçoit, au milieu des pal­miers, un groupe de maisons rustiques, élevées sur pilotis, autour desquelles vont et viennent des hommes en robe jaune et le crâne tondu. La bonzerie. Cette bonzerie où Loti s’endormait, il y a quelque vingt ans, au-dessus de l’abri où campaient les bouviers…

Ce circuit terminé, je ne vois déjà plus Angkor-Vat avec les mêmes yeux. Il me paraît moins mystérieux. Ce n’est plus pour moi une merveille isolée ; le sanctuaire aux cinq tiares se rattache à tous ces autres monuments dont je ne retiens pas encore les noms mais que ma songerie peut déjà évoquer, avec leurs en­ceintes en ruines et leurs frontons brisés, leurs esplanades ou leurs bassins, pour les répartir, çà et là, sous les banians de la forêt enchantée.

Cependant, je ne suis pas assouvi. C’est ce grand temple, ce vaste palais qui m’attire à présent. Je le regarde changer de couleur et presque de forme, dans le soir qui descend. Le dîner achevé — un dîner dont la fantaisie n’est plaisante que dans les souvenirs, le bungalow envahi par des nuées de moustiques, des ba­guettes japonaises fumant sous toutes les tables pour les chasser, les femmes s’enveloppant les chevilles dans des serviettes ou des journaux, les hommes en écrasant d’une claque, sur leur pantalon blanc qui se tache de sang — sans vouloir de compagnon, je me suis dirigé vers Angkor-Vat qui découpait sa silhouette noire, sur la nuit claire, avec une surprenante netteté.

Une chaussée dallée faite de blocs cyclo- péens traverse les étangs, je m’y suis engagé. Des milliers de grenouilles chantaient autour de moi. A-t-on besoin de lumière ou de guide sous ces nuits étoilées où le ciel vous conduit ?… La longue galerie d’enceinte se dessinait mieux à chaque pas. Je distinguais ses hauts sou­bassements, ses piliers, ses lourdes corniches. Le Bayon, c’est la cathédrale, cathédrale écrasante, sans nef, sans ogives et sans flèche ; Angkor-Vat, c’est le Louvre, mais un Louvre austère, un Louvre casqué de pierre, un Louvre aux escaliers abrupts, aux galeries enchevê­trées, aux pièces obscures, un Louvre barbare.

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