LES PÈLERINS D’ANGKOR 4

J’ai longuement regardé. Je faisais un effort de tout mon esprit pour chercher à animer ce palais endormi, à lui rendre sa vie magnifique de jadis, quand Sûryavarman quittait pour un jour sa demeure royale, debout sur son élé­phant et l’épée sacrée à la main, escorté de filles armées, de bayadères aux cheveux fleuris, de brahmanes portant le feu sacré, de concubines en palanquins.

Mais non, je ne vois rien… Mon imagination est impuissante à ressusciter ces cortèges. Et pourtant ils ont défilé sur les dalles que je foule, et des grenouilles, dans les bassins, chantaient comme ce soir. Tchéou Ta-Kouan, le voyageur chinois, les a vu de ses yeux, il y a sept cents ans. J’ai lu et relu son récit. Oui, mais ce qu’on apprend si tard n’a pas le temps de mûrir avec nous, de graver sous nos fronts ces impérissables images qu’on croit plus tard avoir oubliées et qu’un seul mot suffit à faire renaître. A Rome, nous remplissons le Forum d’un regard et nous voyons passer les légions d’Adrien sur la place Trajane. Nous voyons Alcibiade rentrer triomphant dans Athènes et Phryné s’asseoir sur les marches du Parthénon. Nous rencontrons dans Avignon le charitable Charles VI et ses suivants mitrés, et sur les vieilles pierres d’Aix nous évoquons en souriant le Roi René. Mais, dans ce mystérieux royaume qui resplendit durant plus de six siècles et dont toute l’Histoire, ô vanité ! tient aujourd’hui sur quelques siècles brisées, nous nous promenons en aveugles, cherchant en vain des ombres. Nous ne savons rien… C’est tout un monde légendaire dans le brouillard d’un passé incer­tain.

Était-ce pour cela que je ressentais cette angoisse, en gravissant les hautes marches, ou était-ce simplement de me sentir si seul, la nuit, devant l’immensité de ce palais désert ? J’entrai quand même. A droite, à gauche, la longue galerie s’étendait, je m’y engageai au hasard. Il y régnait une horrible odeur de fauve et de musc qui prenait à la gorge. Mes pas résonnaient étrangement dans ce couloir obscur où j’avançais en tâtonnant. J’entendis bientôt au- dessus de ma tête s’éveiller de petits cris aigus, des cris de bêtes effrayées qui se répondaient de partout, les chauves-souris… Il s’en blottit des milliers dans ces ruines. Dérangées, elles se détachaient de la voûte en chuintant et je les sentais voler très bas, autour de moi, sur leurs ailes silencieuses. Ma chair se contractait à la pensée d’un frôlement. Je me suis arrêté… Alors, entre les minces balustres d’une fenêtre par où passait la lune, j’ai aperçu la vaste cour qui précède le temple et au fond, sans rien qui le cache, plus impressionnant peut-être sous cette clarté blafarde, j’ai vu pour la première fois le bloc d’Angkor, le massif au cinq tours…

Je regardais, saisi. A mes pieds, des ruines jonchaient l’herbe. Au-dessus de moi tour­noyaient des bêtes criardes. Parfois, j’entendais un bourdonnement lointain de voix, un chantonnement très doux : la prière des bonzes qui pendant des heures, répètent ensemble leurs psaumes en pâli.

Jamais je n’avais vu tant d’étoiles sur un ciel si clair. Et, comme une étoile tombée, une lumière scintillait au sommet des escaliers du temple, à la porte du sanctuaire : la lampe votive des prêteurs hindous de Cholon, qui of­frent cette flamme éternelle aux dieux abandonnés.

Je me suis levé de grand matin car, dès que le soleil se montre au-dessus des arbres, la promenade devient pénible. Devant la porte, les éléphants balançaient leurs trompes en regardant l’auto avec de petits yeux malins. Se moquent-ils d’elle, qui fait maintenant tout leur travail ? Un indigène en costume kaki m’at­tendait à côté du chauffeur. Comme je ne m’oriente pas encore je lui ai demandé en dépliant ma carte :

—                 Devons-nous aller d’abord à Bantéai- Kedei ou au Neak Pean ?

Ingénument et très poli, le Cambodgien m’a répondu en détachant chaque syllabe :

—                 Je ne sais pas, monsieur : je suis le nouveau guide…

Race charmante… Ils sont tous comme celui- ci, candides et sans malice. Je me souviens de ce que me contait un Résident supérieur qui aimait entre tous les hommes ses bons Cambodgiens résignés. Un jour qu’il s’arrêtait dans un village, deux indigènes, grands et vigoureux, comme ils sont tous, s’approchèrent de lui, le dos courbé.

—                 Nous venons implorer justice contre un Annamite qui nous a battus, dirent-ils en se prosternant.

Le Résident les regarda et ils avaient de si belles épaules, des bras si musclés qu’il ne cacha pas sa surprise :

—                 Battus, vous ? Je voudrais bien qu’on m’amène celui qui a osé…

Les miliciens aussitôt s’élancèrent et peu après ils ramenaient l’Annamite coupable, un de ce$ arsouillés maigrelets coiffés d’un torchon sale en guise de turban qu’on voit rôder dans toute la Cochinchine. Le Résident, cette fois partit d’un éclat de rire :

—                 Comment, vous vous êtes laissé faire par ce gringalet, s’esclaffa-t-il. Mais pourquoi ne l’avez-vous pas rossé ?

Alors, relevant son visage honnête, le plus âgé répondit :

—                 Parce que cet Annamite est subtil et très méchant.

Toute la douceur, toute la naïveté du peuple cambodgien dans cette réponse. Toute sa décadence aussi…

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