LES PÈLERINS D’ANGKOR 7

Ce sont toujours ces visions-là qui de­meurent, comme pour animer l’immobile beauté des choses, et c’est grâce à elles, grâce à un rayon de lumière, un vol de sarcelles, une femme qui passe, une chanson entendue, que chaque voyageur rapporte d’un même lieu un souvenir différent. Quand je repense au Phnom-Bakhèng, j’oublie le petit sanctuaire récemment mis au jour, dont j’admirais alors les tévadas miraculeusement préservées, mais je me retrouve gravissant le monticule sur un éléphant prudent qui tâtait chaque pierre avant de s’y appuyer, puis, dominant peu à peu la mer immense de la forêt, j’admire les grands bassins, les cinq tours d’Angkor-Vat, le bloc du Bayon, tandis qu’autour de moi les coolies cambodgiens rient et crient, insultant les blocs de limonite qu’ils lancent sur la pente.

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A Bantéai-Kedei, d’où les archéologues ont chassé la forêt, montrant les ruines dans une triste nudité de chantier, j’ai peut-être admiré comme les autres les fausses fenêtres à colonnettes, les tourelles coniques, le Bouddha accroupi, mais j’ai tout oublié : Bantéai-Kedei, dans ma mémoire, est seulement resté le temple des bayadères, le palais abandonné des apsarasl. Pourquoi les guides que j’ai lus ne parlent-ils pas d’elles ? Elles sont dix, vingt, cent, sculptées dans la pierre, elles rendent les murailles vivantes et sous les porches et dans les vérandas, dans le clair obscur des galeries et sous la dure lumière du soleil qui tombe des voûtes effondrées, partout, elles dansent, les bras souples, le visage impassible, le buste droit, comme à Phnom-Penh sur les dalles d’argent du palais, comme au bord de la Gangâ céleste, pour le divertissement d’Indra. Dans les arbres qui entourent le temple des centaines de perruches criaillaient. Nulle part ailleurs, d’Angkor-Vat à Prah-Kahn, on n’en rencontre autant ; on croirait qu’elles sont venues des quatre coins de la forêt pour égayer dans leur solitude les petites danseuses mortes et, jusqu’à la nuit, elles n’en finissent pas de jacasser, comme jacassaient jadis les bayadères, quand la forêt était un parc et les ruines un palais.

Puis, quand je m’en allais, je n’avais qu’à m’arrêter un instant, sans faire de bruit, auprès du petit bassin fleuri de lotus et je voyais bientôt cabrioler dans les arbres des familles de singes gris. Il y en a toujours là des bandes qui s’amusent et, quand brusquement on claque des mains, c’est dans les branches une fuite cocasse, tous ces grimaçants se sauvant en poussant des cris et se bousculant sur les passerelles de lianes pour passer les premiers. Je me souviens surtout d’une guenon perchée sur un arbre à huile, son petit suspendu à son ventre, qui me regardait avec une mince surprise et un vieux front ridé. Reviennent-ils comme autrefois chercher les letchis et les man­goustans que leur jetaient les bayadères ?

Un Cambodgien me l’a affirmé, dans sa langue, en regardant ces singes avec un air d’envie. « Jadis, m’a-t-il conté, les singes par­laient comme les hommes, alors ceux-ci les obligeaient à travailler pour eux, ils en avaient fait leurs esclaves. Un jour les singes n’ont plus voulu. Mais comme ils sont intelligents et peureux, ils ne se sont pas révoltés : ils sont fait semblant de ne plus comprendre, ils ont cessé de parler comme nous, et c’est depuis cette époque qu’ils vivent en paix, ne cueillant que pour leur dîner et cabriolant à leur gré.

« Nous ferions bien comme les singes, pour ne plus travailler et ne pas payer l’impôt, mais nous ne pourrons jamais : nous aimons trop rire et chanter… »

J’ai encore la voix du guide dans l’oreille : un enfant récitant sa leçon.

Depuis, pour moi, c’est tout cela Bantéai- Kedei : des bayadères innombrables, des perruches qui crient, des singes qui s’ébattent et un Cambodgien qui me conte des histoires en regardant grimacer une guenon…

Le Bayon, je le revois au soir tombant, la lune déjà haute : c’est à cette heure qu’il m’a laissé le plus profond souvenir. Je ne m’arrête pas, comme dans la journée, pour admirer les bas-reliefs, d’un réalisme caricatural qui fait songer à Breughel ; tout de suite, je m’engage dans l’escalier noir. Lorsqu’on arrive sur la terrasse, on reçoit en plein visage comme la bouffée d’un four : c’est la chaleur des pierres, brûlées depuis le matin par le soleil. La nuit tombée, elles restent encore chaudes sous la main. Autour de soi, sans balustrade, des cours profondes. Par delà les tours et les crêtes de pierre, on découvre l’esplanade déserte. Les chauves-souris crient dans les chapelles obs­cures. Elles sortent, d’un vol bas. Alors, lentement, une sorte d’angoisse émerveillée vous pénètre… De quelque côté qu’on se tourne, une idole vous regarde. Quarante-trois tours aux quatre faces humaines, cent soixante- douze Çiva qui vous sourient mystérieusement. De longues herbes leur tombent du front, comme une chevelure. L’un garde entre les lèvres une touffe de liane, qu’il paraît mâ­chonner. On dirait que certaines tours vont s’écrouler et l’on aperçoit, coupant le visage, une balafre de lumière, entre les blocs disjoints.

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