REGRETS

Retournerai-je jamais là-bas, sur les hauts plateaux mois ? C’est si loin…

Je vois une immense étendue d’eau, que les vagues creusent et soulèvent… Des bateaux qui grandissent, saluent à coups de sirène, et s’en vont… Des côtes entrevues… Des esclaves heureuses… Le charme inoubliable des soirs à bord… Puis Saigon et son débarcadère couleur de charbon… Casques blancs, Chettys habillés de rideaux, pousse-pousse… Le petit chemin de fer de Nhatrang où l’on étouffe et le boy, à midi, qui vient dresser la table… Une nuit à la résidence, et la mer qui vous berce… L’auto, le bac, les nhos qui courent, la rizière, le soleil… Ninh-hao, enfin, et, devant la milice, le chauffeur rhadé qui m’attend, sans culotte ni souliers et qui me dit en s’appliquant, dans son français fraîchement appris :

— Il faut d’abord, monsieur, que je prenne mon repas.

Inoubliables souvenirs dont mes songeries se nourrissent encore.

Regravirai-je ce chemin tortueux qui semble chercher le col, entre le bois et les ravins ?… Retrouverai-je, au poste de M’drac, la longue barbe grise de l’inspecteur, patriarche de la brousse ?… Et les troupes de cerfs qui nous regardaient passer, et les singes qui grimaçaient sur les branches, et les vingt-sept éléphants sauvages que les chasseurs de Khunjonob ramenaient entravés, dans les marais de Ban- Tur?…

Non. On ne fait jamais deux fois le même rêve…

Au milieu de ma vie, j’ai vécu, d’une haleine, tous les romans de mon enfance. J’ai été le « frère au Visage Pâle » qu’accueillaient en hurlant des tribus hérissées de lances. J’ai connu les randonnées dans la forêt, les nuits d’affût, les palabres bruyantes, puis, sur l’avancée des maisons, les filles aux seins nus qui chantaient en broyant le riz.

Tout cela est si étrange qu’il m’arrive de douter, comme au réveil, quand les événements du jour passé se confondent encore avec les fictions de la nuit.

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Les yeux fermés, je reprends le chemin d’autrefois et, soudain, je revois, près du grand lac, un village M’nong de la montagne qui m’avait surpris, un matin, par son air mort, son immobilité, son silence.

Que vient-il faire dans ma songerie, ce mystérieux village ? Pourquoi celui-là ?

C’est qu’il a son symbole.

Frappé d’épidémie, ce village venait de se faire kum, de s’isoler, comme le signalaient l’entrave et la cangue suspendues au portique de bambou, et, jusqu’au changement de lune, nul ne devait y pénétrer.

Pas de cris : le bruit porterait le mal au loin. Pas de feu : la fumée attirerait le mauvais génie.

Arrêté curieusement sur la route, je re­marquai, devant certaines huttes, une espèce de trépied rustique sur lequel on avait posé un bol de riz cuit. C’était pour se garder de la contagion, m’apprit mon guide. Le Yang goulu se précipiterait sur le riz et n’irait pas plus loin…

Alors, quand je repense au pauvre pays moi qui va mourir, je revois, près du lac frissonnant où glissaient des pirogues, ce village silencieux aux foyers éteints et je rêve d’une main enchantée qui déposerait, sur la montée de M’drac ou la route de Kon-tum, un grand bol de riz cuit, pour arrêter les génies gloutons.

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